uicy-20180_aAL_extralargeMick Taylor est parti. Pour les Stones, c’est un choc à défaut d’être une surprise. Le benjamin du groupe était mécontent depuis longtemps de ne pas voir ses contributions musicales reconnues à leur juste valeur par Jagger et Richards (un mécontentement partagé par l’aîné du groupe également). Trouver un remplaçant n’est pas chose aisée, car sans être un guitariste très démonstratif, Taylor possédait une technique remarquable et un sens mélodique imparable. Contactés, Jeff Beck et Rory Gallagher déclinèrent poliment. Louis Bertignac tenta vainement sa chance. Pour gagner du temps, les Stones décidèrent que leurs auditions des finalistes se feraient en même temps qu’un album. Les heureux élus furent Ronnie Wood des Faces, Harvey Mandel de Canned Heat, le session man Wayne Perkins ainsi que Steve Marriott et Peter Frampton, tous les deux d’Humble Pie (entre autres). Ces deux derniers ne furent cependant pas retenus pour l’album. Le fait qu’ils étaient déjà tous les deux des chanteurs et compositeurs chevronnés n’est sans doute pas étranger à cette décision de Jagger et Richards qui ne devaient pas être prêts à partager leur mainmise sur leur groupe.

« Hot Stuff » est le moment de gloire d’Harvey Mandel. Le titre est un morceau Funk Rock hyper novateur porté par un riff martelé avec une précision diabolique par Keith Richards tandis que l’Américain nous montre tout son savoir faire au gré de licks gorgés d’overdrive et d’un solo à la fois mélodique et barré. A coup sûr, les Stones tenaient là le digne successeur de Taylor. Tandis que Billy Preston nous rajoute des couches de piano groovy, que Charlie Watts martèle ses futs et que Bill Wyman fait vrombir sa basse, Jagger éructe. L’homme est un caméléon, c’est bien connu, et aime les performances hautes en couleurs. Cris, chuchotements, râles, tout y passe jusqu’aux derniers claquements de la caisse claire. Il s’agit certainement d’un des meilleurs titres des Stones post-Taylor, mais sans doute est-ce sa complexité (et le fait de faire partie d’un album mal reçu) qui n’en a pas fait un incontournable de leur répertoire de scène. Avec « Hand Of Fate », qui nous introduit à Wayne Perkins, nous sommes dans un territoire plus connu pour les Stones. Il fait partie de ces titres Rock un peu bluesey dont les Stones rempliront de plus en plus leurs albums. Celui-ci possède néanmoins encore une certaine fraicheur grâce à un Jagger qui a assez bien soigné la ligne de chant. Perkins se montre un soliste tout à fait compétent (on s’en serait douté) et possédant un sens mélodique certain même si le tout est sans doute un rien conventionnel (le côté session man probablement).

Les Stones s’essayent ensuite au Reggae avec la reprise de « Cherry Oh Cherry ». Ce n’est un secret pour personne que les Glimmer Twins étaient fans du genre, ayant pris sous leur aile Peter Tosh, l’un des fondateurs des Wailers. Avouons qu’on s’ennuie un peu, le titre étant un poil trop lent et l’interprétation du groupe un peu trop lourde et redondante (Led Zeppelin avaient été plus convaincants avec « D’Yer Mak’er »). C’est pourtant le premier titre où l’on peut entendre Ronnie Wood (si l’on excepte sa participation à la guitare acoustique sur l’album précédent), même s’il n’est pas particulièrement mis en valeur. « Memory Motel » est une belle ballade qui permet de retrouver Jagger et Richards aux claviers (acoustique pour l’un, électrique pour l’autre) et au chant tous les deux. A la guitare, c’est le retour d’Harvey Mandel qui semble nous prouver que oui, oui, il est bien le remplaçant idéal. Malgré sa durée (plus de sept minutes, ce qui n’est pas fréquent chez les Stones, surtout pour une ballade), le titre ne lasse jamais, ne tire nullement en longueur. La marque des plus grands. Ronnie Wood est plus à son avantage sur « Hey Negrita » dont le riff principal est clairement dans la lignée de ceux qu’il écrivait pour les Faces. D’ailleurs Jagger et Richards reconnaîtront du bout des lèvres qu’il en était l’auteur par un « inspiration by Ronnie Wood ». Jagger s’amuse à faire une composition de pute haute en couleur qui divertira l’auditeur, la musique, elle, étant un brin répétitive. De la même manière que « Hey Negrita » était inspirée par Wood, « Melody » est ‘inspirée’ par Billy Preston dont la patte transpire durant tout le morceau. Celui-ci semble d’ailleurs être un titre solo du pianiste et seule la voix de Jagger peut indiquer qu’on est chez les Stones. Il s’agit d’un mi-tempo boogie jazz qui vous poussera certainement à onduler lascivement le bassin tant le rythme est communicatif.

Avec « Fool To Cry », on a droit à ZE ballade. Décidément, durant les 70’s les Stones étaient très performants dans ce domaine. Encore une fois, la performance de Jagger, qui use et abuse du falsetto, est remarquable et poignante et il est à parier que ce titre a dû influencer certaines ballades de Prince. L’album termine par « Crazy Mama » un titre des Stones hyper classique sur lequel Richards et Wood échangent les solos. C’est sans doute ce titre qui fut décisif pour le choix de Ronnie. En effet, si l’auditeur aurait eu tendance à choisir Harvey Mandel, les Stones choisirent ce bon vieux Wood. L’excuse était que le groupe préférait rester entre Anglais (Mandel et Perkins étant Américains). La vérité est que Richards n’avait jamais aimé être juste le guitariste rythmique avec un Taylor soliste, préférant sa fameuse technique de tissage (chaque guitariste enchevêtrant les riffs et leurs parties solos). Avec Harvey Mandel et sans doute aussi avec Wayne Perkins, Richards aurait continué à être dans cette situation. Avec Ronnie Wood en revanche, les deux guitaristes étaient sur un pied d’égalité, Wood n’ayant pas d’ambitions de Guitare Hero. Qui plus est, l’entente entre les guitaristes était parfaite. Un choix qui se révèlera judicieux pour la survie du groupe, peut-être moins pour l’aspect musical.

Black And Blue fut reçu assez tièdement. L’album fut considéré comme trop décousu et manquant d’un gros hymne Rock comme ça avait été le cas sur l’album précédent. Aujourd’hui, il convient certainement de réhabiliter Black And Blue qui, s’il n’est pas le meilleur album des Stones – mais leurs grandes heures étaient désormais derrière eux – est certainement un des plus intéressants, des plus surprenants et des plus riches. Par la suite le groupe irait entre essais de musique Pop à la mode (parfois avec succès) et titres Blues Rock interchangeables (malgré quelques surprises).

Tracklist:
1. Hot Stuff
2. Hand Of Fate
3. Cherry Oh Baby
4. Memory Motel
5. Hey Negrita
6. Melody
7. Fool To Cry
8. Crazy Mama

Musiciens:
Mick Jagger: Chant, percussions, guitare, claviers
Keith Richards: Guitare, chant, basse, claviers
Bill Wyman: Basse, percussions
Charlie Watts: Batterie, percussions
Billy Preston: Claviers, chant
Ron Wood: Guitare (3, 5, 8), choeurs
Harvey Mandel: Guitare (1, 4)
Wayne Perkins: Guitare (2, 7), guitare acoustique (4)
Nicky Hopkins: Claviers (3, 7)
Ian Stewart: Percussions
Ollie Brown: Percussions

Producteur: Mick Jagger & Keith Richards

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