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Sur la plage de Venice, alors que l’été 65 brille de ses derniers feux, Jim Morrison croise Ray Manzarek en pleine contemplation du coucher de soleil. Les deux jeunes hommes se connaissent un peu pour avoir fréquenté tous les deux l’UCLA et Morrison avait même dépanné le groupe de Manzarek en faisant semblant de jouer de la guitare pour remplacer un musicien absent. Manzarek, qui joue des claviers, lui fait part de la séparation de son groupe et de son désir d’en monter un nouveau. Morrison, bien qu’amateur de musique, n’a jamais eu l’intention de se lancer dans une carrière de rocker. Son truc, c’est l’écriture (plus précisément la poésie), le dessin et le cinéma (il vient de terminer des études de réalisateur à l’UCLA). Mais Morrison ne sait pas vraiment quoi faire de sa vie. Eternel insatisfait, éternellement mal dans sa peau. Lorsque Manzarek lui parle de sa difficulté à écrire des paroles, Morrison sort son carnet de poésie et déclame certains des textes qui seront bientôt mis en musique par les Doors. Ebahi, Manzarek lui propose de former un groupe ensemble. L’idée séduit Morrison. Certes, il n’a jamais chanté, mais il a quelques expériences de la scène comme acteur, et l’idée de trouver un média pour diffuser ses textes lui plait. Et les deux hommes font le pari, sans trop y croire, de devenir rapidement riches et célèbres.

Les deux compères ne tardent de pas à trouver un guitariste, Robby Krieger, lequel leur recommande un batteur, John Densmore. Pas de bassiste en vue. Dans l’attente du candidat idéal, Manzarek jouera les parties basses avec sa main gauche. Pour le nom du groupe, Morrison propose The Doors, références aux ‘portes de la perception’ du roman Le Meilleur des Mondes d’Aldols Huxley. Tout le monde valide, l’affaire est dans le sac. Les Doors se mettent à développer leur répertoire sur scène, mélange de Blues, de Jazz et de poésie qui va mener au Rock Psychédélique. Au fur et à mesure des concerts, Morrison prend de l’assurance, apprend à poser et à utiliser sa voix, de même qu’à se créer un vrai jeu de scène. Pourtant, déjà à l’époque l’alcoolisme du jeune homme pose un problème. Souvent il devient incontrôlable et les trois musiciens doivent apprendre à gérer cet écorché vif imprévisible.

Après plusieurs mois de galère, la chance leur sourit enfin lorsqu’on leur propose de jouer au Whiskey A-Go-Go qui est en train de devenir le club phare de Los Angeles. Ils y côtoient les grands musiciens américains du moment: les Byrds, Buffalo Springfield et Love. A force de persévérance, les Doors arrivent à décrocher un contrat avec Elektra. Un premier album est enregistré, très vite, et sort en janvier 1967. Il fait l’effet d’une bombe. « Light My Fire », le single principal – raccourci de sa version d’album – devient l’un des tubes de l’année et n°1, l’album sera numéro 2. Le groupe fascine également avec le mystique « The End » ou ses morceaux de Blues sensuels comme « Break On Through (To The Other Side) ». La beauté scandaleuse de Morrison n’est pas innocente également dans le succès des Doors auprès d’une jeunesse en mal de sex-symbols de son âge.

Le répertoire live des Doors est suffisamment important pour qu’un deuxième album, Strange Days, sorte en septembre de la même année. Si les singles n’auront pas autant de succès que « Light My Fire » (« People Are Strange », est celui qui se classe le plus haut, à la douzième place), l’album se vend aussi bien et comporte son lot de classiques comme l’épique « When The Music’s Over » ou le sensuel « Love Me Two Times ». Le bassiste de session Douglass Lubahn est invité à les rejoindre, mais déclinera. On le retrouvera cependant encore sur les deux albums suivants. A la fin de l’année, après une interaction avec un policier avant le concert, Morrison dénonce ouvertement les forces de l’ordre devant le public, créant ainsi un début d’émeute. Les policiers arrêtent sur scène le chanteur qui sera poursuivi pour divers chefs d’accusations. Désormais, Morrison sera considéré par la très conservatrice société américaine comme un anarchiste et dangereux agitateur. Etiquette qui sera accolée par extension à l’ensemble des Doors. Plutôt que de donner torts à ses accusateurs, Morrison sombre un peu plus dans l’alcool et son comportement en concert devient encore plus imprévisible.

En plus de gérer Morrison, les Doors vont devoir faire face à un autre problème: le matériel de base est désormais épuisé et le planning serré des concerts ne leur a pas donné le temps de renouveler leur répertoire. Ils essayent d’abord d’enregistrer le poème fleuve de Morrison, « The Celebration Of The Lizard », mais les résultats ne sont pas satisfaisant et les musiciens jettent l’éponge, au grand dam du chanteur. Finalement, le groupe arrive à la fin des sessions de 1968 avec onze titres enregistrés dont « Hello, I Love You » qui sera leur deuxième titre numéro 1, malgré les controverses sur les similitudes avec « All Day And All Of The Night » des Kinks. Waiting For The Sun est un nouveau succès et grimpe au sommet des ventes d’albums. Morrison est lui de plus en plus mal à l’aise dans sa double position de sex-symbol et prophète rock et songe de plus en plus à quitter le groupe pour se consacrer au cinéma et à la littérature. Manzarek insiste pourtant pour qu’il reste avec le groupe, mais c’est un Morrison complètement désintéressé qui prend part aux sessions de The Soft Parade.

L’harmonie qui régnait au sein du groupe semble avoir disparu. Pour la première fois, les morceaux sont crédités à leurs véritable auteur et non plus aux quatre membres. Krieger s’efforce de remplacer Morrison comme compositeur principal tandis que le producteur Paul A. Rothchild, présent depuis les débuts, se sent des ambitions à la George Martin et pousse le groupe à enregistrer des titres plus Pop avec des arrangements orchestraux. Si The Soft Parade, paru en 1969, est encore un grand succès (le titre « Touch Me » est même le troisième plus grand succès en single, n°3), les critiques et le public a des réserves vis-à-vis de ce nouveau style. Autre événement notoire, alors que les Doors sont en plein dans les enregistrements de The Soft Parade, lors d’un concert à Miami, un Morrison passablement saoul se met à provoquer le public, le qualifiant de voyeur et fait mine d’exhiber son sexe. Un roadie est envoyé arrêter le chanteur avant qu’il n’aille plus loin dans ses projets, mais le mal était fait. Plusieurs témoins affirmeront avoir vu le sexe du chanteur et des poursuites sont intentées contre lui. Si tout porte à croire aujourd’hui que Morrison n’a pas eu l’occasion de montrer quoique ce soit, la légende du chanteur exhibitionniste était en marche et plus rien ne pourrait l’arrêter. Et pour le pouvoir américain, l’occasion était trop belle de coincer ce chanteur rebelle qui gène de plus en plus. A l’époque, l’exhibition est encore un crime très grave. S’ensuit une parodie de procès à la longue et lente procédure où toutes les preuves de la défenses sont rejetée par une justice… qui ne dispose en réalité d’aucune preuve que le délit ait bien eu lieu. Mais nous sommes aux Etats-Unis, et c’est à l’accusé de prouver qu’il est innocent, non l’inverse…

Cette nouvelle affaire n’arrange en rien le côté auto-destructeur de Morrison, dont la beauté commence à se faner sous trop de drogues et d’alcool. En revanche, il semble avoir repris goût à la musique et insiste pour que les prétentions de The Soft Parade soient revues à la baisse pour aller voir du côté d’un Blues Rock moite. En 1970, Morrison Hotel sera vu comme une renaissance pour les Doors et, même si les singles n’auront pas grand succès, l’album dispose de titres (« Roadhouse Blues », « Peace Frog ») qui deviendront des classiques. Un premier live,  Absolutely Live, suit dans la foulée et permet enfin d’écouter « Celebration Of The Lizard ». Puis c’est au tour d’une compilation, 13, imposée par Elektra. Elektra justement envers qui les Doors doivent encore un album. La perspective d’être bientôt séparé d’un label qui ne leur donne plus satisfaction enhardi le groupe et les travaux pour un sixième album commencent. Peu satisfait de les voir continuer les morceaux Blues Rock du précédent album, Rothchild claque la porte. Pour le groupe qui commençait à avoir assez de son perfectionnisme, c’est une libération et les sessions de L.A. Woman se passent plutôt bien.

Une fois l’enregistrement terminé, Jim Morrison s’envole pour Paris, partant rejoindre sa compagne Pamela Courson. Les membres des Doors se demandent s’ils viennent de réaliser leur dernier album album, mais le chanteur, galvanisé par l’expérience semble prêt à continuer l’aventure. En revanche, il se plait tellement à Paris que son retour reste encore dans l’abstrait. Porté par le succès de « Love Her Madly » et « Riders Of The Storm » ainsi que par la qualité d’autres titres comme « L.A. Woman » ou The Changeling », L.A. Woman est un carton et est qualifié par beaucoup de meilleur album du groupe. Mais le 3 juillet 1971, Jim Morrison est retrouvé mort dans sa baignoire dans des circonstances pas vraiment élucidées, ajoutant au mythe de sa personnalité. Après le décès de Brian Jones (Rolling Stones), Jimi Hendrix, Janis Joplin et Alan Wilson (Canned Heat), il vient gonfler les rangs des Rock Stars décédées à 27 ans.

On aurait pu croire que ce décès allait sonner le glas du groupe et pourtant le trio restant sort Other Voices fin 1971, un album dont l’enregistrement avait commencé alors que Morrison était à Paris et qu’ils espéraient le voir revenir pour le terminer. Manzarek et Krieger se partageront le chant à la place. L’album se vend raisonnablement mais loin des succès d’antan. Une seconde tentative sort en 1972, Full Circle, mais le succès encore moindre les poussera à se séparer. Ils se retrouveront cependant en 1978 pour mettre en musique des poèmes que Morrison avait enregistré. Cela donnera l’étrange mais séduisant An American Prayer.

En 2002, Manzarek et Krieger se retrouvent pour ce qui sera appelé dans un premier temps The Doors Of The 21st Century. Densmore, invité à les rejoindre, refuse et insiste pour que le groupe change de nom. Cela deviendra Manzarek-Krieger. Le chant est confié à Ian Ashbury de The Cult puis, lorsque The Cult se reformeront 2007, à divers chanteurs moins connus. Le décès de Manzarek en 2013 d’un cancer mettra un point final à l’aventure. Mais presque cinquante ans après sa disparition, la personnalité de Jim Morrison et la musique des Doors continue de fasciner.